Philippe Sinault, des petites voitures de son enfance au podium des 24 Heures du Mans

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Passionné de sport automobile depuis son plus jeune âge, Philippe Sinault rêvait de devenir le nouvel Alain Prost. Après une courte expérience de pilote, il a finalement lancé son écurie. Née à Bourges, Signatech fait aujourd’hui partie des leaders mondiaux de l’endurance.

Et si Philippe Sinault n’avait rien choisi ? Si le fil conducteur de sa vie s’était tendu dès sa naissance, le 19 juin 1966, pour ne jamais se replier, ou seulement sous la forme de petites chicanes domptées à toute vitesse ? C’est bien des années après avoir réussi dans le sport automobile que l’entrepreneur berruyer s’est aperçu du clin d’œil que le destin lui avait réservé. « Je suis né quelques heures après la victoire de Ford sur les 24 Heures du Mans. » Un succès mythique, symbole du duel entre le constructeur américain et Ferrari, que l’excellent Le Mans 66 de James Mangold a permis de dramatiser sur les écrans en 2019.

À Magny-Cours en mobylette

Voilà donc pour la petite histoire. Celle que Philippe Sinault raconte autour d’un café, dans les ateliers de l’écurie Signatech, à Bourges (Cher), où ses équipes développent depuis des années l’un des prototypes les plus rapides de la planète : l’Alpine A480. Raconter des histoires, c’est d’ailleurs ce qui a toujours animé ce chef d’entreprise de 54 ans, conscient que les gros moteurs carburent aussi aux jolis récits.

Retour dans les années soixante-dix. La domination de Ford sur le circuit de la Sarthe a fait long feu. Matra et Porsche ont pris le relais. Le jeune Philippe Sinault, lui, mûrit ses projets. « Mon père, militaire, m’a très vite mis en tête que je devais choisir ma voie. Moi, j’aimais bien les petites voitures, donc je lui ai dit que je voulais être pilote de Formule 1. Il était un peu catastrophé », sourit celui qui enjambait sa mobylette, chaque mercredi, pour aller voir tourner les bolides, sur le circuit de Magny-Cours (Nièvre). Une heure et demie aller, une heure et demie retour, et des coups de main donnés ici ou là, pour montrer à tous quel destin était le sien.
Pilote de course donc. Philippe Sinault l’a été durant quelques années. Des photos sont là pour en attester. « Vous avez vu ? Je ressemblais à Gérard Depardieu », s’amuse-t-il aujourd’hui.

Un destin à la Alain Prost

Si les deux hommes sont berrichons, leurs silhouettes ont emprunté des virages opposés. L’année où l’acteur cartonne dans Les Fugitifs, l’étudiant en publicité parvient, lui aussi, à se faire la belle en Formule Ford. On est en 1987 et Philippe Sinault s’imagine « un destin à la Alain Prost ». Le rêve est là, à portée de pédales. « Heureusement, dans le sport, il y a un élément que l’on remarque vite, c’est le talent. Au bout d’un moment, j’ai compris que je ferais mieux de dénicher des partenaires et des pilotes. »

Voilà donc le point de départ du deuxième volet de l’épopée Signature. Cette entreprise créée par un étudiant en pub qui voulait financer ses courses et devenue en trente ans l’une des écuries références de l’endurance. Ils sont quatre à avoir vécu l’intégralité de l’aventure : Philippe Sinault donc, son frère Patrick, Lionel Chevalier, associé de toujours et directeur technique, et Jean-Pierre Tallan.
Au début, chez Signature, il s’agit d’abord d’aller vite, dans une monoplace. « On a commencé par le sprint, rembobine le manager. Dans ce domaine, même si l’idée n’est pas avouée, le rêve, c’est la Formule 1. » Seulement voilà, malgré les bons résultats en Formule 3, le monde de la F1 n’est plus vraiment disposé à accueillir dans ses rangs une PME de province. D’où le virage de l’écurie en direction de l’endurance et du Mans, que les Sinault ont toujours considéré comme « la plus belle course du monde ».Alpine a110 a470 philippe sinault 2La

Il faut d’ailleurs veiller à ne pas trop isoler Philippe de Patrick tant les deux hommes ont en commun. Ils partagent un nom, une passion et un goût pour les histoires écrites à quatre mains. Ensemble, ils ont tout réalisé ou presque, y compris leurs catalogues de vie où les photos d’enfance tutoient celles de podium. Philippe en ouvre un dans lequel repose une lettre de Joann Villeneuve, veuve de Gilles, immense pilote canadien, idole de la fratrie, décédé en course en 1982. « Il représentait le panache. Sa mort nous a beaucoup marqués donc nous avions écrit à sa femme. Qui nous a répondu. Cela fait partie des petits actes fondateurs qui nous ont confortés dans l’idée que l’auto était notre passion. Aujourd’hui, même si je ne suis pas Gilles Villeneuve, quand on m’écrit, je fais toujours l’effort de répondre. »Alpine a110 a470 philippe sinault 3

Aller vite pendant longtemps. L’ADN de l’endurance correspond plutôt bien à la philosophie de l’entreprise berruyère. Même si elle pourrait ajouter à sa doctrine « le faire avec les bonnes personnes ». Parce que Le Mans est avant tout une histoire d’hommes. Celui qui se rêvait en Alain Prost se plaît à enfiler le costume d’Aimé Jacquet. « On ne gagne pas les 24 Heures avec Hamilton, Verstappen et Grosjean alors que c’est, sur le papier, un trio de folie. Il faut un côté sélectionneur pour créer une alchimie dans l’équipe, même au niveau des mécanos. »

Le sélectionneur, c’est aussi, dans une équipe, celui qui se charge des causeries. En d’autres termes, l’homme qui écrit les histoires. Celle de Signature en endurance a d’abord été éditée chez Nissan et Aston Martin. Des maisons respectables à l’armature efficace. Mais l’enfant biberonné à Michel Vaillant et Astérix trouve en 2013 le moyen d’éclairer sa quête de grandeur.

« J’en rigole, mais moi, parmi mes projets, il y avait faire revoler le Concorde, remettre le France à flot ou relancer la marque Alpine. La troisième ambition était un peu plus facile que les autres mais c’est une sacrée aventure. »

Très vite, les flèches bleues made in Bourges trouvent leur place dans une catégorie LMP2 extrêmement concurrentielle. La branche course de Signature est renommée Signatech et, dès 2014, l’A450 pilotée par Chatin, Panciatici et Webb termine troisième des 24 Heures du Mans. Deux ans plus tard, c’est la consécration, Lapierre, Menezes et Richelmi propulsent l’A460 sur la plus haute marche du podium de leur catégorie. « Le petit clin d’œil, c’est que la course s’est déroulée le 19 juin, le jour de mes 50 ans donc, se remémore Philippe Sinault. J’avais l’impression d’inviter 250.000 personnes pour l’événement. » Deux autres succès suivront.Alpine a110 a470 philippe sinault 4

Ces résultats écartent les doutes. Le monde du sport automobile sait que l’écurie berruyère a le chic pour aller au bout de ses ambitions. Et que son manager n’est jamais l’ennemi de nouveaux défis. Alors, début 2020, quand Richard Mille, président de la commission endurance à la FIA, mûrit un projet un peu fou, il pense à Signatech. « Il en avait marre que personne ne s’intéresse aux femmes en endurance alors qu’on a la chance de pratiquer un sport mixte, raconte Philippe Sinault. Il a décidé de créer un équipage 100 % féminin et m’a dit “toi qui aimes raconter des histoires, accompagne-nous” ». Six mois plus tard, les trois jeunes femmes terminaient neuvièmes sur le circuit de la Sarthe.

David contre Goliath

Un pari gagnant, comme beaucoup d’autres par le passé. « Mais la plus belle histoire, c’est toujours la prochaine, coupe le manager. Car les quarante personnes qui bossent ici, il suffit de leur dire “t’es pas cap” pour qu’elles repoussent leurs limites. » Pour Signatech, 2021 rimera donc avec LMP1, la catégorie reine de la discipline où un duel face à Toyota attend le prototype français. Celui-ci n’a pas encore roulé que Philippe Sinault a déjà réfléchi au synopsis. « Face à une équipe comme Toyota et son expérience, ce sera David contre Goliath. » Le Philippe Sinault de 54 ans ne connaît pas la fin de l’histoire, mais il a toujours dans un coin de la tête les rêves du Philippe Sinault adolescent. « Le projet ultime c’est de remporter Le Mans au scratch… si ça pouvait se faire, ça claquerait. Et là c’est possible. »

Source: le Berry Républicain